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07.08.2014

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Entretien avec Muhammad Yunus : sa vision du social business

Muhammad Yunus, Prix Nobel de la paix (2006), parfois appelé le "banquier des pauvres" et fondateur au Bangladesh de la Grameen Bank, dédiée au microcrédit, préside aujourd’hui le Yunus Centre pour recueillir des fonds et donner des conseils en social business aux pays du Nord comme à ceux du Sud.

Ayant mis en place des structures de social business avec de nombreuses entreprises occidentales, Mr Yunus est convaincu que son concept fondé sur le principe « pas de perte, pas de profit » est une nouvelle voie capitaliste plus humaine et équilibrée, un outil pour lutter contre le chômage. Il nous explique ceci dans une interview.

Vous proposez un autre modèle économique, le "social business", une voie plus équilibrée, selon vous...
Le social business est un modèle à promouvoir car il associe la finalité de la philanthropie à la méthodologie du business. Fondée sur le principe du No loss, no dividends (Ni perte, ni profit), son objectif n'est pas de gagner de l'argent, mais de résoudre un problème de société. Ce principe va à l'encontre des pratiques traditionnelles du business consistant à presser la base comme un citron et à faire remonter le jus au sommet, qui en est alors gorgé.

Vous avez commencé au Bangladesh et dans les pays du Sud. Dans quelle mesure cela peut-il constituer un outil efficace dans les pays du Nord, où le chômage explose et où les inégalités sociales se creusent?
Le concept de social business peut être utilisé dans le monde entier. Au nord comme au sud, tout le monde a des problèmes d'emploi, de logement... Créer une entreprise sociale permet, par exemple, de donner un travail à cinq jeunes. Ainsi, de chômeurs, ils deviennent entrepreneurs. Le principe est applicable avec 10 millions de personnes.

Depuis plusieurs années, vous avez développé le "social business" avec une cinquantaine d'entreprises occidentales. Dans quelle mesure cela constitue-t-il, pour elles, un levier d'innovation sociale et de transformation vers un modèle plus inclusif et durable?
Le plus grand pas est de réussir à susciter l'intérêt de ces groupes, à les convaincre de se lancer dans cette expérience inhabituelle, où le profit n'est pas la motivation première. Ces entreprises découvrent alors une nouvelle source de plaisir, subtile, liée au fait de résoudre un problème social. Les salariés impliqués apprécient de donner du sens à leur travail, et cela constitue donc un outil de fidélisation. A ce jour, aucun de nos projets ne s'est arrêté. Danone a commencé par fabriquer un petit yaourt pour le Bangladesh, puis a développé [avec le Crédit agricole et sa société de gestion Amundi] le fonds en entrepreneuriat social Danone.communities, dont les enseignements de terrain irriguent toute l'entreprise. Le social business s'infiltre dans les rouages des multinationales. Jusqu'où cela ira-t-il ? Je ne le sais pas.

Comment savoir si ces expériences de "social business" avec des multinationales ne sont pas du simple "social washing"?
Le social business peut bien sûr être dévié de son sens initial. Pour savoir s'il s'agit de social washing (moyen par lequel l'entreprise déclarerait respecter un ensemble de bonnes pratiques sans les faire vivre véritablement) ou pas, il faut revenir à la source. Et se poser deux questions. L'entreprise fonctionne-t-elle selon le principe du « Ni perte, ni profit » ? Son action vise-t-elle à résoudre un problème social ? Si l'on répond non aux deux questions, ce n'est pas du social business.

Quel espoir avez-vous que le "social business" puisse vraiment prendre de l'ampleur dans les multinationales?
Cela n'évoluera que si les marchés financiers évoluent. Il faut créer une bourse de valeurs avec des entreprises sociales, permettant d'évaluer celles qui résolvent le plus les problèmes sociaux. Des indices comme le Dow Jones Sustainability World sont insuffisants puisqu'ils restent fondés sur la seule notion de profit.
Il faudrait aussi que les entreprises produisent un rapport pas seulement financier, mais en trois parties aussi importantes les unes que les autres incluant le triple P (People, Planet, Profit). Et pas ces rapports RSE rédigés par des agences de publicité ! De la même façon, les business plans doivent aussi inclure ces trois axes.

Quels autres conseils donnez-vous aux entreprises qui veulent tenter l'aventure?
Démarrez un petit social business en marge du cœur du réacteur de l'entreprise. Regardez ce qu'il se passe, et si cela décuple votre puissance créatrice. En cas de succès, vous mesurerez combien les applaudissements seront plus nourris que pour le simple profit financier habituel. Vous aurez réalisé une petite chose, mais les gens se souviendront de vous.

Mais vous avez à votre actif la réussite du microcrédit. Pouvez-vous nous donner quelques chiffes?
Nous avons parcouru du chemin, en trente ans : 160 millions de personnes dans le monde ont accès au microcrédit, jusqu'aux Etats-Unis. La Grameen Bank a commencé avec 27 dollars et prête aujourd'hui 1,5 milliard de dollars à 8,5 millions d'emprunteurs - des femmes à 97%. L'argent vient du pays, et la banque est contrôlée par les clientes. Les profits de la banque retournent aux actionnaires, des prêts sont accordés aux enfants des clientes pour financer leurs études et leur permettre de se lancer à leur tour dans un social business.

En savoir plus sur l’activité de MicroWorld, social business dans le secteur du microcrédit

Sources :
Voir l’intégralité de l’interview sur l’Express, entretien mené par la journaliste Isabelle Hennebelle

Tags : microcrédit, social business, Muhammad Yunus, MicroWorld, Grameen Bank, innovation sociale, microfinance

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