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05.01.2012

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Thibault Lescuyer

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Poor economics ou Repenser la pauvreté par Esther Duflo

Dans son nouveau livre, qui sortira en France en janvier, la célèbre économiste appelle à revoir notre perception de la pauvreté. Pour cette chercheuse spécialiste de l’économie réelle, il faut se méfier des solutions «miracles» et des réponses globales. Extraits.

« Bien qu’on puisse débattre de l’impact réel des microcrédits pour transformer les vies des pauvres, le simple fait que la microfinance ait atteint sa taille actuelle est une réussite remarquable. Il y a très peu de programmes ciblés sur les pauvres qui ont réussi à atteindre autant de personnes. »Poor Economics (chapitre 7).

Des questions simples pour un autre regard sur la pauvreté

«Pourquoi un homme au Maroc qui n’a pas assez à manger s’achète-t-il une télévision?» «Contre la malaria, faut-il mieux donner une moustiquaire ou la vendre à un prix subventionné?», «Et si les pauvres n’avaient pas envie de devenir des entrepreneurs?» Esther Duflo, avec son collègue et complice du MIT (Massachusetts Institute of Technology) Abhijit V. Banerjee, posent des questions simples et détournent les évidences.

Leur idée forte : si tant de programmes d’aide au développement ont échoué, c’est parce que leurs concepteurs ne connaissaient pas assez les situations et les comportements des plus pauvres.

Duflo et Banerjee savent de quoi ils parlent et soutiennent une action en profondeur, même si cela prend du temps : « La pauvreté a été avec nous pendant des milliers d’années. Si nous devons encore attendre 50 ou 100 ans pour l’éradiquer, qu’il en soit ainsi!».

Le bilan de dix ans de recherche sur l’efficacité des programmes de développement

Le livre d’Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee synthétise presque dix ans de recherche. Dix ans marqués par l’épreuve, sous la supervision de Duflo, d’une nouvelle méthode pour évaluer l’efficacité des programmes de développement : les fameux RCT, Randomized Controlled Trials ou Tests Aléatoires contrôlés, empruntés à la recherche médicale (ici un entretien d’Esther Duflo sur ce point.)

Ces RCT, écrivent les deux auteurs, sont «un nouvel outil puissant, procurant aux chercheurs, en collaboration avec des partenaires locaux, une chance de mettre en œuvre des expérimentations à grande échelle pour tester leurs théories». Concrètement, les RCT consistent à constituer des groupes de «testeurs», dont l’un servira de groupe témoin tandis que les autres testeront les programmes de lutte contre la pauvreté. Depuis la création du labo J-Pal au MIT par les deux auteurs, 240 expériences RCT dans 40 pays ont ainsi été conduites.

Le microcrédit fonctionne-t-il?

Après avoir critiqué l’expertise de certains groupes de recherche comme le CGAP, trop prompts, selon eux, à affirmer que «le microcrédit transforme les vies», les deux auteurs présentent pour exemple les résultats de leur étude RCT réalisée avec l’institution de microfinance (IMF) indienne Spandana, dans la ville d’Hyderabad.

«Padmaja Reddy [la fondatrice de l’IMF Spandana] décrit les bénéfices potentiels de son action avec modestie. Pour elle, l’accès à la microfinance est important car il fournit aux pauvres une manière de construire leur avenir d’une manière qui leur était inaccessible auparavant. C’est le premier pas vers une meilleure vie. Quand ils achètent une machine, un ustensile ou même une télévision pour leur maison, le changement fondamental est qu’ils se tournent vers une vision de la vie qu’ils ont choisie.»

Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee poursuivent: «15 à 18 mois après les premiers crédits, il y avait des preuves évidentes que le microcrédit fonctionnait. (…) Les foyers commençaient à réaliser moins de dépenses «superflues» telles que le thé, les snacks… peut-être une preuve de ce que pressentait Padmaja [NDLR : la directrice de l’IMF]: ils avaient une meilleure idée du sens que prenait leur vie.»

Par contre, précisent les auteurs, ils n’ont constaté aucun signe d’une transformation radicale dans les vies des emprunteurs, et le microcrédit n’a pas fortement incité les pauvres à devenir entrepreneurs.

Cela dit, ajoutent-ils, «dans nos esprits, le microcrédit avait gagné une juste place en tant qu’un des instruments clés pour lutter contre la pauvreté».

Étonnamment et de manière dommageable, les auteurs précisent que lorsque ces résultats ont été présentés, les médias et la blogosphère ont mis l’accent sur les résultats négatifs de l’étude, suscitant parfois la panique chez certaines IMF.

A la suite de leur travail, le monde de la microfinance a cependant convenu que le secteur avait des forces et des limites, et qu’il importait qu’il puisse «fournir plus à ses clients».

Esther Duflo: un parcours brillant en empathie avec les pauvres

A 39 ans, Esther Duflo est certainement l’économiste française la plus reconnue de sa génération. Après un passage à l’Ecole Normale Supérieure, Esther Duflo est devenue professeur au MIT en 1999. Sa spécialité: l’économie du développement et de la pauvreté, et notamment le microcrédit.

En 2010, elle est entrée dans l’histoire en recevant la prestigieuse médaille Clarke, qui récompense les «meilleurs» économistes de moins de 40 ans aux Etats-Unis. Elle a ainsi rejoint au palmarès Joseph Stigliz (prix Nobel), Milton Friedman, Paul Krugman ou encore Paul Samuelson.

Mais à a différence de ses pairs, elle a elle-même passé des mois à côtoyer le quotidien des pauvres dans les pays du Sud. Une expérience partagée avec le co-auteur de son dernier livre, Abhijit V. Banerjee, et qui la pousse aujourd’hui à combattre les stéréotypes propagés sur la pauvreté.

On l’entend ainsi souvent dire : « Parce que les pauvres ont si peu, on les voit souvent mesurer davantage les conséquences de leurs choix. Pour survivre, il leur faut devenir des économistes hors pair!»

Poor economics : la traduction française attendue pour janvier 2012

Le livre, dont la traduction française est attendue pour janvier 2012, a été salué par une pléthore d’économistes et de plusieurs prix Nobel, dont Amartya Sen et Paul Solow. Salué aussi, par les lecteurs indiens : Poor Economics a atteint le top 3 des meilleures ventes «non fiction» en Inde.

Poor Economics: A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty
Par Abhijit Banerjee et Esther Duflo
Ed. PublicAffairs,U.S. (9 juin 2011)

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