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16.11.2010

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MicroWorld

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Le microcrédit peut-il améliorer la condition des femmes ?

Avec près de 80% des microcrédits accordés à des femmes, on parle souvent de la force d’ «autonomisation» du microcrédit et de son rôle dans l’évolution de la condition féminine dans les pays en développement. A la lecture d’études encore trop peu nombreuses sur le sujet, il semble que les choses soient un peu différentes dans la pratique.

L’ «empowerment», un terme anglais, parfois traduit par «autonomisation», exprime la prise en charge de l'individu par lui-même, de sa destinée économique, professionnelle, familiale et sociale. Une question toujours débattue est celle de savoir si les femmes, traditionnellement discriminées, peuvent trouver, grâce aux services de la microfinance, les moyens de faire l’apprentissage d’une certaine autonomie dans la sphère aussi bien privée que publique.

Depuis dix ans et à la suite de la longue bataille menée par Muhammad Yunus 1, les discours de la Banque mondiale ou de différentes ONG et organismes de lutte contre la pauvreté se sont multipliés pour affirmer l’intérêt de privilégier les femmes dans l’octroi des crédits. Le rapport du sommet sur la microfinance 2007 2 estimait que la microfinance avait touché 79 millions de femmes dans le monde en 2006.

Des études sur le terrain concluent à des résultats plutôt positifs : meilleur accès à la consommation et soins de santé, amélioration de leur pouvoir de décision et de leur mobilité spatiale, réduction de la violence domestique. En Afghanistan 3, 74% des clientes de la microfinance participent aux décisions financières de leur famille, contre 53% parmi les non-clientes. En Jordanie 4, selon une étude menée en 2007, 66% des femmes et 77% des hommes participants à un programme de microfinance ont déclaré une amélioration dans leur alimentation, 46% des femmes et 50 % des hommes dans leur état de santé, et 41% des femmes dans l’éducation de leurs enfants.

Il semble que les femmes prennent une place grandissante dans la vie économique des pays où se développent les services de la microfinance. Selon la Société Financière Internationale (SFI) plus de 60% des chefs de PME en Afrique sont des femmes. En 2008, le Bureau Indonésien des Statistiques recensait 60 à 80% des PME du pays dirigées par des femmes. Ces mêmes PME représentent 97,1% de la main d’œuvre du pays.

Cependant d’autres analyses comme celle de la chercheuse Isabelle Guérin 5, mettent en avant des effets collatéraux qui révèlent tout le chemin encore à parcourir pour l’émancipation féminine : détournement des prêts par les hommes, perte de contrôle des entreprises lorsque celles-ci deviennent profitables, alourdissement des responsabilités, surcharge de travail et fatigue, augmentation du stress… Le champ limité des activités ouvertes aux femmes peut aussi poser problème : la concentration dans l’artisanat peut par exemple créer une telle concurrence qu’elle nuit aux chances de réussite de chacune.

En 2009, l’ONU réaffirmait dans un rapport 6 que la participation accrue des femmes dans le marché du travail ne peut suffire à modifier l’iniquité des rapports quotidiens. Les femmes restent sur-représentées dans l’économie informelle, où les emplois sont souvent précaires, sous payés, et non protégés par des normes officielles. Comme le soulignait déjà un rapport en 2003 7 : « il ne suffit pas de satisfaire les besoins des clientes pour résoudre les problèmes de genre », autrement dit de parité et d’équilibre entre les sexes.

L’analyse des pratiques informelles sur le terrain 8 semble même vouloir considérer qu’à terme, le microcrédit ne devrait pas être l’instrument privilégié dans la lutte contre la pauvreté féminine. La responsabilité des femmes dans l’économie familiale laisse penser que des services de micro-épargne seraient plus adaptés, en substituant la réserve à la dette, et en privilégiant la logique de l’investissement à celle du remboursement.

S’il n’y a pas de solutions «miracle» à la pauvreté, les études sur le terrain 9, démontrent que les femmes sont en marche, mais qu’il reste du ressort des acteurs de la microfinance d’adapter leurs services à leur situation et possibilités réelles. La parité espérée est à ce prix et ne tient pas qu’au fil du microcrédit. 10

1"L'argent, quand il est utilisé par une femme dans un ménage, profite davantage à l'ensemble de la famille que lorsqu'il est utilisé par un homme", extrait de «Vers un monde sans pauvreté», par Muhammad Yunus - fondateur de la banque Grameen, prix Nobel de la paix en 2006 - avec Alan Jolis, éd. Jean-Claude Lattés, 1998

2 Rapport du sommet sur la microfinance 2007

3"Afghan women gain socio-economic empowerment through microfinance, but challenges remain », Microfinance Investment Support Facility for Afghanistan (MISFA), juillet 2009

4 National Impact and Market Study of Microfinance in Jordan, 2007, rédigé par PlaNet Finances en collaboration avec le Ministère des finances en Jordanie, et l’Agence Française de Développement

5 Isabelle Guérin, "Femmes et Microfinance, Espoirs et désillusions de l’expérience indienne", Editions des archives contemporaines, mars 2009

6Rapport de l’ONU, "L’accès des femmes aux ressources économiques et financières", octobre 2009

7 "Un guide de microfinance sensible au genre", Le programme d'analyse socio-économique selon le genre de la FAO (ASEG), avril 2002

8 "Femmes, Microfinance et épargne : quelques propositions tirées de l’analyse des pratiques informelles", R. Vonderlack et M.Schreiner, BIM, 2004

9 Selon le rapport du dernier Sommet international du microcrédit : 84,2 % des clients les plus pauvres du microcrédit sont des femmes.

10 Elisabeth Hoffmann, coordinatrice du réseau Genre en Action :
"Le microcrédit ne peut porter ses fruits que s’il est accompagné de formations de qualité, de services sociaux efficaces pour soulager les femmes dans leur responsabilités envers la famille, des appuis à leurs organisations, un meilleur accès à des postes politiques pour faire valoir leurs besoins et intérêts et – last but not least – des hommes qui changent aussi."
http://www.youphil.com/fr/article/01070-derriere-le-mythe-du-microcredit

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